Déjà la dernière année de faculté, et je garde encore cette impression qui ne nous quitte jamais après la fin de tout cycle scolaire, cette impression d’ ‘’il me semble qu’hier…’’, ce cliché nostalgique qui nous rapporte toujours au temps de premiers moments, bien qu’ils soient si loin : la rentrée, la nouveauté de premiers cours, le plaisir de nouvelles connaissances, l’ennui des soirées passées à la fac aux séminaires, la hâte de fumer une clope pendant la pause, tous les rires et les chuchotements des collègues, toutes les amitiés, les fêtes dans l’étroite chambre du bâtiment qu’on finit inévitablement en ayant la gueule de bois , les nuits perdues si délicieusement dans les clubs ou au film…enfin, toutes ces heures passées en grande vitesse, avec la merveilleuse inconscience et l’admirable optimisme de l’étudiant.
Mais je ne peux pas m’empêcher, comme tout ‘’vieux loup’’ de ma faculté, prêt à prendre sa retraite et laisser les ‘’jeunes’’ prendre sa place dans les salles de cours, aux concerts, aux cafés et dans les bâtiments, d’observer ceux qui viennent après moi. Et je ne reconnais pas en eux la liberté de cette vie d’étudiant que tout lycéen rêve impatiemment d’avoir.
Ils sont aujourd’hui des jeunes occupés. Plus de temps pour la fac. Ils ne courent pas pour arriver à la dernière minute aux cours, ils ne s’empressent pas pour ne pas manquer le bus 601 bondé, mais pour prendre ce bus-là qui les emmène à leur boulot, où le chef, bien sûr, ne vas pas accepter le retard. Ils courent aujourd’hui après l’argent. Certes, la société le demande, il faut s’entretenir lorsqu’il n’y a plus d’autre possibilité et l’aide financier des parents ou celui d’une bourse substantielle offerte par le système d’enseignement manquent. Cependant, il y a une autre raison invoquée : l’expérience. Le travail à mi-temps est pour la plupart une solution assez bonne qui ne rend impossible ni l’existence du temps libre, ni la participation aux cours—tentative audacieuse de réconcilier les deux. Mais ce sont de plus en plus nombreux ceux qui s’embauchent à plein temps. L’amorce ? L’argent et l’expérience à la fois; rien n’a changé, en apparence, par rapport aux premiers. Rien, vraiment ? Mais si. Ils ont changé de priorité. Ne plus arriver aux cours et se présenter seulement lorsqu’il est impérieux de le faire (aux examens, dans le meilleur des cas !), semble être moins important que de passer sa journée entière à son lieu de travail. On s’imagine bien qu’après huit heures devant l’ordinateur ou à accomplir des taches diverses on n’a plus envie que de se reposer. Ce qui me paraît le plus étonnant, c’est qu’ils puissent préférer leur travail à la faculté, se complaisant dans un présent où les firmes apprécient avoir surtout des étudiants, et oubliant d’envisager un avenir où ces mêmes firmes désireront embaucher à long terme des jeunes ayant fini leurs études aux résultats considérables. Pourquoi ne pas attendre un peu ? Pourquoi choisir de se faire embaucher dès la première année, sans avoir même le temps d’expérimenter la vie simple et libre, privée d’autres contraintes que ceux si communes pourtant de l’école ? Pourquoi se livrer déjà volontiers à des obligations qui seront, de toute façon, une constance de la vie ? Quelle est cette hâte de laisser en arrière leur jeunesse sans avoir pris le temps de jouir de son bonheur ?
Mes collègues, aujourd’hui, choisissent le travail. A plein temps, à tout prix. Surprise ! Je travaille aussi, mais je ne me suis pas arrêtée aux ‘’voleurs’’ de mon temps. Je n’ai choisi un job que pendant ma dernière année, un job qui ne me demande que peu d’heures, parce que je le fais seulement pour gagner de l’expérience et parce que j’ai choisi d’être encore étudiante, perdre le temps à m’amuser quand j’ai l’envie, d’apprendre quand il le faut, de vivre pleinement quand on ne doit que vivre pleinement. Savez-vous ce que je regrette le plus ? C’est cette réponse fatiguée et attristée que les uns donnent, lorsqu’on propose de sortir : Ah…, je ne peux pas ce soir. Je travaille demain ! J’ai beau chercher mes collègues, je ne retrouve que des gens occupés.
…Et il me semble qu’hier nous étions étudiants et que nous étions encore libres.